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Conseils médicaux et esthétiques à la Sévigné

> 07 octobre 2017

Conseils médicaux et esthétiques à la Sévigné Madame de Sévigné est réputée, à juste titre, pour la qualité des lettres qu’elle a adressées à sa fille, Madame de Grignan, à son cousin Bussy-Rabutin, à ses amis Guitaut (Madame de Sévigné – Lettres choisies, Folio classique, 1988, 384 pages)... Ces lettres sont pleines d’anecdotes succulentes. Alors que Bussy-Rabutin vient de faire un portrait, à sa manière, de sa cousine, la marquise lui envoie une lettre, le 26 juillet 1668, lettre dans laquelle elle laisse transparaître son courroux. Madame de Sévigné nous apprend à nous brouiller en famille dans les règles de l’art. Parlant de son portrait : « […] je l’aurais trouvé très joli s’il eût été d’une autre que moi, et d’un autre que vous. » Elle sait également flatter ceux qu’elle aime et, en particulier, sa fille adorée. Elle s’adresse, en effet, en ses termes à cette dernière, le 29 janvier 1672 : « Hier au soir, Madame du Fresnoy soupa chez nous. C’est une nymphe, c’est une divinité, mais Madame Scarron, Madame de La Fayette et moi, nous voulûmes la comparer à Madame de Grignan. Et nous la trouvâmes cent piques au-dessous, non pas pour l’air et pour le teint, mais ses yeux sont étranges, son nez n’est pas comparable au vôtre, sa bouche n’est point finie ; la vôtre est parfaite. » Madame de Sévigné excelle à souffler le chaud et le froid. La belle-fille de Louis XIV, Marie-Anne de Bavière, femme du Dauphin, est ainsi décrite : « Il est vrai qu’elle n’a nulle beauté, mais il est vrai que son esprit lui sied si parfaitement bien qu’on ne voit que cela, et l’on n’est occupé que de la bonne grâce et de l’air naturel avec lequel elle se démêle de tous ses devoirs. »

La maigreur est ennemie de la beauté, pour Madame de Sévigné. Elle suit les faits et gestes de sa fille Françoise, par amis interposés et s’enquiert de son régime alimentaire. Le cardinal de Retz fait partie de ceux qui la renseignent. « Il me conta la folie de vos bains, et comme vous craignez d’engraisser. La punition de Dieu est visible sur vous ; après six enfants, que pouvez-vous craindre ? » (16 juin 1677). Le docteur de La Garde s’inquiète également de la maigreur et de la faiblesse de Madame de Grignan. Pour renforcer sa constitution, il voudrait bien lui faire boire du lait mais la malade a une véritable aversion pour cette boisson. Sa maigreur ne la tourmente pas trop. Elle dit philosophiquement : « […] après avoir été grasse on devient maigre. » (27 mai 1678)

Alors que la mère réside à Paris ou à Vitré, la fille demeure à Aix-en-Provence ou en son château de Grignan, au sud de la Drôme. La santé de Madame de Grignan est un souci perpétuel pour Madame de Sévigné qui souffre de ne pouvoir être plus proche géographiquement de sa fille : « Que toutes les jeunes femmes sont sottes, plus ou moins ! Je n’en connais qu’une au monde et bon Dieu qu’elle est loin ! » (6 mai 1671). Elle lui enjoint la plus grande prudence et considère toute grossesse comme une catastrophe à éviter à tout prix. « Pour moi, je veux vous louer de n’être point grosse, et vous conjurer de ne la (sic) point devenir. Si ce malheur vous arrivait dans l’état où vous êtes de votre maladie, vous seriez maigre et laide pour jamais. » (11 juillet 1672) Troubles pulmonaires et troubles digestifs laissent peu de répit à Madame de Grignan dont la qualité du teint est parfois altérée. « Elle a quelques rougeurs au visage ; c’est cet air terrible de Grignan. » (18 mai 1680) Ceci ne dure guère… « Vous me dîtes des merveilles de votre santé, vous dîtes que vous avez bon visage, c’est-à-dire que vous êtes belle, car votre beauté et votre santé tiennent ensemble » (14 juillet 1680).

Madame de Sévigné possède à son actif une grande variété de médicaments qu’elle s’applique docilement à elle-même ou qu’elle conseille à sa fille.
Le chocolat est présenté comme un remède à bien des maux. Elle le propose le matin à sa fille pour partir du bon pied : « Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ? Le chocolat vous remettra. Mais vous n’avez point de chocolatière ; j’y ai pensé mille fois. Comment ferez-vous ? » Elle le conseille également en traitement de la petite vérole pour son petit-fils âgé de 3 semaines. « Ne vous a-t-on rien dit du chocolat ? »

Les purges à l’aide de melons (« Je mange tristement des melons ; c’est selon Bourdelot qu’il faut gouverner sur cette route » - 17 septembre 1675) ou de fraises… font ses délices. Pour éviter les vents, la poudre d’écrevisse est bien souvent utile.

Les saignées « par quatre palettes », qui donnent « une pâleur honnête » pour aller à la messe, comblent Madame de Sévigné qui utilise tous les traitements de son temps avec grande application.

Le venin de serpents n’est pas encore, comme de nos jours, un ingrédient anti-âge à la mode. Le bouillon de vipères n’est alors pas utilisé à des fins esthétiques, mais bien dans un but curatif. La vipère est, semble-t-il, d’une vitalité hors norme lorsqu’on la débite en morceaux. En réalisant un bouillon de vipères, on espère acquérir la vitalité de l’animal. « Elle prend Madame de La Fayette, des bouillons de vipères, qui lui redonnent une âme. Elles lui donnent des forces à vue d’œil ; elle croit que cela vous serait admirable. On prend cette vipère, on lui coupe la tête, la queue, on l’ouvre, on l’écorche et toujours cela remue. Une heure, deux heures, on la voit toujours remuer. »

Pour les rhumatismes et les douleurs diverses, le baume tranquille est indiqué. Cette préparation, mise au point par un capucin, l’abbé Rousseau, à l’intention de son patient Louis XIII, est vantée par son frère, avocat au Parlement, qui remet les pendules à l’heure en 1697 et affirme que cette préparation est bien à mettre au compte de son frère alors qu’il était médecin du roi et non à celui d’usurpateurs, fussent-t-ils capucins eux aussi (David H. L’abbé Rousseau et le baume tranquille, Bulletin de la Société d'histoire de la pharmacie, 1929, 17, 63, 280-281) ! Pour être souverain, ce baume doit être utilisé dans les règles de l’art. Nul besoin de s’en tartiner, la méthode homéopathique est requise : « Ce baume est souverain, mais ce n’est pas pour un rhumatisme ; il en faudrait des quantités infinies. C’est pour en mettre huit gouttes sur une assiette chaude et le faire entrer dans l’endroit de votre côté où vous avez mal, et le frotter doucement jusqu’à ce qu’il soit pénétré à loisir, et puis un linge chaud dessus. Ils en ont vu des miracles. Ils y souffrent autant de gouttes d’essence d’urine mêlées. » Ces mêmes huit gouttes d’essence d’urine permettent de lutter contre « les vapeurs » ; certes elles présentent comme effets indésirables le fait d’empêcher de dormir mais l’on n’a rien sans rien !

Pour une plaie à la jambe, Madame de Sévigné aura recours à de multiples traitements : de l’huile, de l’onguent noir, des compresses de vin blanc (« J’ai la peau d’une délicatesse qui me doit faire craindre les moindres blessures aux jambes » - juillet 1685). Elle expérimente aussi un curieux procédé qui consiste à entraîner le mal hors de la jambe par l’intermédiaire d’herbes et à l’enterrer avec celles-ci bien loin du patient (« On place les herbes sur la partie malade et on les retire deux fois par jour toutes mouillées. On les enterre, et à mesure qu’elles pourrissent, riez si vous voulez cet endroit sue et s’amollit, et ainsi par une douce et insensible transpiration, avec des lessives d’herbes fines et de la cendre, je guéris la jambe du monde la plus maltraitée par le passé […] ». Le mal est pourtant bien présent et durera plus de huit mois malgré les traitements divers et variés ! Les eaux de Bourbon sont également requises sous forme de bains chauds (« délicieux ») ou de boissons, mais pas de douches qui « alarment les nerfs » (22 septembre 1687).

D’autres médicaments, en revanche, ne trouvent pas grâce à ses yeux, même s’ils sont recommandés par les capucins. Elle regarde, par exemple, les bains que prend sa belle-fille avec une grande méfiance. « Ma belle-fille ne sort pas ; elle est dans les remèdes des capucins, c’est-à-dire des breuvages et des bains d’herbes, qui l’ont fort fatiguée sans aucun succès jusqu’ici. »

Madame de Sévigné n’hésite pas à prodiguer des conseils en matière de coiffure. Elle vante à sa fille la coiffure à la Hurluberlu. « Pour votre coiffure, elle doit ressembler à celle d’un petit garçon. La raie qui est poussée jusqu’au milieu de la tête est tournée jusqu’au dessus des oreilles. Tout cela est coupé et tourné en grosses boucles qui viennent au-dessous des oreilles. On met un nœud entre le rond et ce coin qui est de chaque côté ; il y a des boucles sur la tête. Cela est jeune et joli ; cela est peigné, quelquefois un peu tapé, bouclé, chiffonné, taponné, et toujours selon que cela sied au visage. Madame de Brissac et Madame de Saint-Géran, qui n’ont pas encore voulu faire couper leurs cheveux, me paraissent mal, tant la mode m’a corrompue. Quand on est bien coiffée de cette manière, on est fort bien. » (6 mai 1671) Même si la description n’est pas toujours d’une grande limpidité, on reconnaît l’une des coiffures alors en vogue. Les cheveux sont séparés en deux bandeaux de chaque côté du crâne ; de grosses boucles de cheveux retombent jusqu’aux épaules. Pour porter cette coiffure, il a fallu passer entre les ciseaux du coiffeur, ce qui n’est pas du goût de toutes. La prise d’habit passe également par ce sacrifice. Madame de Sévigné ne semble pas croire en la sincérité des sentiments religieux de Louise de la Vallière. « Elle est aux Carmélites, où huit jours durant, elle a vu ses enfants et toute la cour, c’est-à-dire ce qui en reste. Elle a fait couper ses beaux cheveux, mais elle a gardé deux belles boucles sur le front. Elle caquète et dit merveilles […] » (27 avril 1674). La suite lui donnera tort. Louise de la Vallière mourra, en effet, bien des années plus tard sous l’habit de Sœur Louise de la Miséricorde.

Elle s’insurge contre la mode des jupes courtes (21 juin 1671). « […] nos demoiselles de Vitré, dont l’une s’appelle, de bonne foi, Mademoiselle de Croque-Oison, et l’autre Mademoiselle de Kerborgne, les portent au-dessus de la cheville du pied. » Quel scandale !

Elle ne boude pas son plaisir de colporter des anecdotes sur les uns ou les autres. Lors d’un bal à Saint-Germain, alors que le roi danse avec Madame de Crussol, son époux dit « en regardant sa femme plus rouge que les rubis dont elle était parée : Messieurs, elle n’est pas belle, mais elle a bon visage. » (29 janvier 1674) L’histoire ne dit pas si le teint rubicond est dû à un excès de fard rouge comme on aimait à l’employer à l’époque ou à de la couperose.

Une lettre de Charles de Sévigné, datée du 24 septembre 1684, nous montre que l’eau de la Reine de Hongrie se mérite. Cet alcoolat de romarin utilisé localement pour un effet antiseptique est très en vogue à la cour ; il permet d’aseptiser la peau et de lutter contre les boutons disgracieux (https://theconversation.com/le-tuto-beaute-du-duc-de-saint-simon-pour-une-grace-tres-xviii-siecle-71685). Encore faut-il arriver à déboucher le flacon qui contient le précieux cosmétique… « Mon oncle m’a donné le joli présent de ma princesse. Nous avons mis une demi-heure, l’abbé Charrier, lui et moi, à vouloir ouvrir ce petit flacon. Nous avons tant fait par nos tournées que nous avons fait tourner le bouchon […] » Bref, échec total ! Heureusement, Madame de Sévigné se montre plus perspicace que trois hommes réunis et réussit en un clin d’œil à ouvrir le récipient !

Les conseils esthétiques de notre bonne marquise se résument en deux mots : santé et gaieté. Etre en bonne santé et tout faire pour le rester, savoir se faire plaisir (« Je me porte fort bien, et prendrai du café » ; « Nous buvons du vin blanc, que je crois très bon et meilleur que la tisane »), rire le plus souvent possible (« Nous avons bien ri du bon sel de Bretagne déguisé en sucre, et du soin que vous preniez tous de le bien mêler dans le café ; le cri devait être grand, car chacun devait faire le sien »)… constituent une philosophie bien agréable à suivre !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui se sert de ses collages comme Mme de Sévigné de sa plume d’oie !






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