Clayptoman ? Non, plutôt clayptogirl !
La géophagie correspond à la consommation volontaire de terre. En matière de terre, il s’agit de divers types d’argile qui peut être récoltée par le consommateur lui-même ou achetée dans des épiceries locales, commerces où de petits sachets de kaolin (des nutraceutiques !)1 côtoient des paquets de sucre vanillée ou de noix de kola.2 En poudre, en brique ou en balle, l’argile se décline sous différentes formes selon les pays, les lieux de vente.3
Cette pratique, majoritairement africaine, se retrouve également dans d’autres parties du monde et touche particulièrement un public féminin.4
Cet ingrédient cosmétique, retrouvé fréquemment dans les produits à destination des sujets à peau grasse,5 se retrouve également au centre d’un commerce qu’il serait bon de contrôler. La géophagie n’est pas sans risque est-il bon de préciser.
Entre ingrédient cosmétique et produit consommé à la manière d’un aliment de manière addictive, nous avons décidé, aujourd’hui, de faire le point sur une utilisation atypique de l’argile (clay en anglais).
Une pratique très ancienne
Il s’agit d’une pratique très ancienne ; le premier témoignage écrit relatif à la géophagie remonte au IVe siècle avant notre ère (Hippocrate), mais des éléments archéologiques nous font penser que cette pratique existait déjà du temps de l’Homo habilis. Les raisons de cette géophagie mystérieuse sont généralement considérées comme triples : la faim pousse les populations à combler leur estomac à l’aide de cette terre qui remplace des aliments, une carence en nutriments entraîne les populations à combler celle-ci avec les moyens du bord et ce d’autant plus que ce moyen est jugé agréable du point de vue gustatif (c’est le cas), la recherche d’un effet protecteur vis-à-vis des intoxications chimiques ou biologiques (il y a une certaine logique dans cette idée puisque les argiles tapissent la muqueuse intestinale et la rendent moins perméables aux toxines et aux agents pathogènes mais pour autant sont également sources de substances toxiques et de pathogènes !). On peut donc penser que la consommation d’argile commence pour une raison médicale et se poursuit pour le plaisir.6,7
Une consommatrice de pipe en terre !
Dans une publication datant de 1947, John King fait état de cas de pica (ce terme découle du latin pica-pica désignant la pie, un oiseau qui ramasse et ingère un certain nombre d’objets ne lui sont pas utiles),8 c’est-à-dire de consommation d’éléments non alimentaires, sur une période de plus d’un mois, chez une femme enceinte ayant eu 10 grossesses menées à terme et 4 fausses-couche. Lors de la quatrième fausse couche, une prescription de fer lui fut faite, à laquelle la patiente répondit qu’elle ne donnerait pas suite ayant toujours consommé pendant ses grossesses des pipes en terre, l’argile étant un élément dont elle avait particulièrement alors envie. Le rédacteur de la publication nous précise que la patiente avait de bonnes dents qui lui permettaient de mâcher les pipes sans aucune difficulté.9
D’autres cas atypiques correspondent à la consommation de poteries,10 par exemple.
Une consommation liée à la grossesse
La géophagie est pratiquée le plus souvent en Afrique subsaharienne et dans le sud des États-Unis,11 chez les femmes enceintes. Il est d’ailleurs admis que cette envie de consommer de la terre est un signe de grossesse.12 Considérée comme une bonne chose (la terre serait censée apporter les nutriments indispensables à la santé de la mère et de l’enfant et posséder, en plus, des propriétés anti-nauséeuses),13 par les personnes qui la pratiquent cette coutume est, en revanche, vue, par le corps médical, comme néfaste, du fait de la présence de nombreux contaminants dans l’argile tels que des métaux lourds,14-16 des parasites,17,18 divers micro-organismes19 ou bien encore des pesticides.20 Censée prévenir l’anémie ferriprive, cette consommation de substances minérales qui s’opposent à l’absorption du fer engendre une anémie ce qui ne résout pas le problème ; la littérature médicale évoque également un cas de consommation de talc pour bébés rattaché à cette géophagie.21,22 Une carence en zinc est également mise en lien avec la géophagie.23 Il est à noter que cette pratique acquise pendant la grossesse peut continuer ensuite et être transmise aux enfants.24
Une consommation thérapeutique
Cette pratique ancestrale est présentée comme susceptible de traiter un certain nombre de troubles digestifs.25 Elle est, toutefois, sources de plus de maux que de bénéfices, comme en témoigne le cas de ce décès mis en lien avec une occlusion intestinale liée à la consommation de kaolin.26
Une consommation qui se pratique en secret
Etant donné que cette pratique est parfois stigmatisée, les personnes qui s’y adonnent le font en secret et mentionnent le fait que ce besoin de consommer de l’argile relève de la « compulsion ».11 On trouve des études mentionnant des cas, en Inde, où des personnes mangent l’argile jaune servant de crépi aux maisons ; dans ce cas, aucun argument en matière de santé n’est avancé (bien au contraire, puisque les personnes sont conscientes que cela peut être dangereux) ; c’est le côté addictif qui est mis en avant.27
Une consommation qui se pratique seule ou en groupe
Certaines personnes, qui en consomment dès le matin, à peine les dents brossées, avouent qu’elles considèrent l’argile comme de la drogue ou du tabac. Une fois que l’on a commencé (et ce d’autant plus que l’on en apprécie le goût), on ne peut plus s’arrêter et l’on a tendance à en prendre à tout moment de la journée, avec l’idée de se sentir mieux, plus forte pour pouvoir effectuer les tâches du quotidien. On a pu commencer sur les conseils d’une amie ou d’un membre de la famille et puis l’on continue… L’on continue pour diverses raisons : parce que l’on s’ennuie et que l’on cherche à s’occuper, à se divertir, parce que l’on trouve que l’argile a un goût délicieux, parce que l’on veut partager un moment de détente entre amies.28
Une consommation à risque
Les argiles étant susceptibles d’être contaminées par des métaux lourds, leur consommation peut être à l’origine de troubles de santé.29 On note également la formation de lithobézoar au niveau du système digestif du fait de l’accumulation de cette substance non digestible.30
Une consommation qui s’importe
Cette coutume, pratiquée dans le pays d’origine, peut également s’exporter avec le processus migratoire.31 C’est le constat que font, entre autres, les équipes du service de gynécologie du CHU de Nantes. Il apparait que parmi les femmes africaines ayant consulté un médecin du service 14 % sont consommatrices d’argile.32
La géophagie, en bref
Une manie franchement féminine, qui peut se retrouver à un coin du globe ou à un autre et qui fait courir des risques pour la santé. Encore assez peu connue du grand public malgré un grand nombre de publications qui lui est consacré, il est utile de connaître l’existence de cette pratique. Pas question de détourner le sachet de kaolin à destination cosmétique… il en va de sa santé !
Bibliographie
1 Orisakwe OE, Udowelle NA, Azuonwu O, Nkeiruka IZ, Nkereuwem UA, Frazzoli C. Cadmium and lead in geophagic clay consumed in Southern Nigeria: health risk from such traditional nutraceutical. Environ Geochem Health. 2020 Nov;42(11):3865-3875
2 Stokes T. The earth-eaters. Nature. 2006 Nov 30;444(7119):543-4.
3 Arhin E, Zango MS. Determination of trace elements and their concentrations in clay balls: problem of geophagia practice in Ghana. Environ Geochem Health. 2017 Feb;39(1):1-14.
4 Kambunga SN, Candeias C, Hasheela I, Mouri H. Review of the nature of some geophagic materials and their potential health effects on pregnant women: some examples from Africa. Environ Geochem Health. 2019 Dec;41(6):2949-2975
5 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/largile-un-ingredient-cosmetique-a-tomber-par-terre/
6 Young SL, Wilson MJ, Hillier S, Delbos E, Ali SM, Stoltzfus RJ. Differences and commonalities in physical, chemical and mineralogical properties of Zanzibari geophagic soils. J Chem Ecol. 2010 Jan;36(1):129-40
7 Young SL, Sherman PW, Lucks JB, Pelto GH. Why on earth?: Evaluating hypotheses about the physiological functions of human geophagy. Q Rev Biol. 2011 Jun;86(2):97-120
8 Al Nasser Y, Muco E, Alsaad AJ. Pica. 2023 Jun 26. In: StatPearls [Internet]. Treasure Island (FL): StatPearls Publishing; 2026 Jan–
9 King JM. Pica for pipes. Br Med J. 1948 Jan 3;1(4539):28.
10 Shannon M. Severe lead poisoning in pregnancy. Ambul Pediatr. 2003 Jan-Feb;3(1):37-9
11 Dorsey AF, Miller EM. Revisiting geophagy: An evolved sickness behavior to microbiome-mediated gastrointestinal inflammation. Evol Anthropol. 2023 Dec;32(6):325-335
12 Malebatja MF, Randa MB, Mokgatle MM, Oguntibeju OO. Geophagy: uses and perceptions of women of childbearing age in Tshwane District, Gauteng Province-a qualitative study. BMJ Public Health. 2024 Nov 28;2(2):e001263
13 Bonglaisin JN, Kunsoan NB, Bonny P, Matchawe C, Tata BN, Nkeunen G, Mbofung CM. Geophagia: Benefits and potential toxicity to human-A review. Front Public Health. 2022 Jul 26;10:893831
14 Jena P, Kampa RK, Pattnayak SP, Prusty BAK. Evolving landscape in geophagy: mapping global research dimensions. Environ Geochem Health. 2026 Mar 6;48(5):216
15 Thomas DSK, Asori M, Nyanza EC. The role of geophagy and artisanal gold mining as risk factors for elevated blood lead levels in pregnant women in northwestern Tanzania. PLOS Glob Public Health. 2024 Feb 23;4(2):e0002958
16 Kortei NK, Koryo-Dabrah A, Akonor PT, Manaphraim NYB, Ayim-Akonor M, Boadi NO, Essuman EK, Tettey C. Potential health risk assessment of toxic metals contamination in clay eaten as pica (geophagia) among pregnant women of Ho in the Volta Region of Ghana. BMC Pregnancy Childbirth. 2020 Mar 14;20(1):160.
17 Mesfin A, Ayana M, Getachew M, Mekonnen Z. Geophagy as a risk factor for Soil-transmitted helminthic infections among pregnant women attending antenatal care at health institutions in Chiro Town, Eastern Ethiopia. BMC Pregnancy Childbirth. 2025 Nov 28;25(1):1277
18 Mukuku O, Sánchez SS, Bugeme M, Garcia HH. Exploring Geophagy as a Risk Factor for Neurocysticercosis: A Case Series from the Democratic Republic of the Congo. Am J Trop Med Hyg. 2024 Nov 26;112(2):327-330
19 Kortei NK, Annor IA, Aboagye G, Manaphraim NYB, Koryo-Dabrah A, Awude E, Essuman EK, Alidu HW, Tettey CO, Awadzi B. Elemental minerals and microbial compositions as well as knowledge and perceptions regarding kaolin (clay) consumption by pregnant women in the Ho municipality of Ghana. Pan Afr Med J. 2019 Oct 28;34:113
20 Ruggieri F, Battistini B, Amendola G, Kamda AS, Ponka R, Orisakwe OE, Frazzoli C, Bocca B. Pesticides and trace elements in geophagic clay materials sourced in Cameroon and Nigeria: Potential implications on human health. Sci Total Environ. 2025 Dec 1;1006:180904
21 Gerrits EG, Schnog JB. An unusual craving! Neth J Med. 2015 Feb;73(2):96
22 Attarha BO, Mikulic S, Harris C, Scolapio JS. Kaolin Clay Anemia. Cureus. 2021 Mar 10;13(3):e13796
23 Elmes M. Earth-eating. J R Soc Med. 2002 May;95(5):274
24 Abu BAZ, van den Berg VL, Raubenheimer JE, Louw VJ. Pica Practices among Apparently Healthy Women and Their Young Children in Ghana. Physiol Behav. 2017 Aug 1;177:297-304
25 Pain S, Fauconneau B, Bouquet E, Vasse-Terrier L, Pérault-Pochat MC. Severe craving associated with kaolin consumption. Eat Weight Disord. 2019 Apr;24(2):379-381
26 Dokoupil M, Marecová K, Handlos P, Březina P. Death of a Female Prostitute Due to Intestinal Obstruction by an Unknown Substance. J Forensic Sci. 2019 Jan;64(1):289-291
27 Traugott MT, Singh M, Raj DK, Kutalek R. Geophagy in India: a qualitative exploratory study on motivation and perception of female consumers. Trans R Soc Trop Med Hyg. 2019 Mar 1;113(3):123-130
28 Malebatja MF, Randa MB, Mokgatle MM, Oguntibeju OO. Geophagy: uses and perceptions of women of childbearing age in Tshwane District, Gauteng Province-a qualitative study. BMJ Public Health. 2024 Nov 28;2(2):e001263
29 Odesa GE, Olannye DU, Onosakponome I, Etebefia CE. Geophagy in Nigeria: a scoping review of toxicological evidence, sociocultural drivers, and public health implications. Environ Geochem Health. 2026 Feb 25;48(4):195
30 Ferhatoğlu MF. Lithobezoar: A Case Report and Literature Review of an Infrequent Cause of Abdominal Pain. Sisli Etfal Hastan Tip Bul. 2019 Nov 20;53(4):445-449
31 Hunter-Adams J. Interpreting habits in a new place: Migrants’ descriptions of geophagia during pregnancy. Appetite. 2016 Oct 1;105:557-61
32 Caillet P, Poirier M, Grall-Bronnec M, Marchal E, Pineau A, Pintas C, Carton V, Jolliet P, Winer N, Victorri-Vigneau C. High prevalence of kaolin consumption in migrant women living in a major urban area of France: A cross-sectional investigation. PLoS One. 2019 Jul 31;14(7):e0220557

