Bain de Javel et atopie, pourquoi pas un bain de pastis aussi ?

C’est au début des années 2000 que l’on commence à trouver dans la littérature mention à des bains d’eau de Javel, destinés à limiter la prolifération des agents pathogènes comme le Staphylocoque doré à la surface de la peau du sujet atopique.1 Une technique peu coûteuse,2 « non médicamenteuse »3 et facile à mettre en œuvre qui fait consensus, semble-t-il, chez les dermatologues américains,4 en particulier en cas de dermatite atopique modérée à sévère.5 Consensus… pas pour tout le monde… puisque des dermatologues canadiens considèrent que l’efficacité de cette technique est incertaine,6 alors même que des dermatologues de l’université de Virginie s’étonnent de l’absence de prise en compte des bains d’eau de Javel dans la littérature thérapeutique pédagogique à destination des enfants (ces ouvrages illustrés qui expliquent aux enfants de manière claire et simple tout ce qui a trait à la maladie dont ils souffrent).7

Un produit d’entretien qui se transforme en médicament, c’est nouveau ça !

Un produit d’entretien que l’on prend pour un médicament, on en pense quoi ?

Quelle est l’histoire de l’eau de Javel ?

Une histoire qui permet de comprendre cette ambiguïté qui place cette eau de Javel à mi-chemin entre un produit d’entretien et un médicament.

Il est utile de rappeler, d’abord, que cette eau de Javel tient son nom du quartier parisien de Javel,8 où l’on préparait, à la fin du XVIIIe siècle, dans la manufacture du Comte d’Artois, un mélange à base d’hypochlorite.9 L’hypochlorite de potassium, mélangé avec du chlorure de potassium, constituait ce que l’on appelait alors la « lessive de Javel » et qui permettait aux blanchisseuses de réaliser le travail… de blanchisserie.10

Oui mais ce n’est pas tout !

En parallèle de l’utilisation de cette eau de Javel à des fins domestiques, l’on s’intéresse, dès la mise au point de cet ingrédient, c’est-à-dire dès le XVIIIe siècle, à son pouvoir désinfectant.

Deux scientifiques vont, en particulier, s’y intéresser et laisser leurs noms à des préparations bien connues en contenant. On citera tout d’abord, le pharmacien Antoine Germain Labarraque (1777-1850), qui met au point un soluté alcalin d’hypochlorite de sodium (20 g d’hypochlorite de chaux, 40 g de carbonate de sodium, qs 1000 g), utilisable par voie orale ou par voie topique. Puis, on mentionnera le biochimiste Henry Drysdale Dakin, qui propose aux officinaux une solution de Javel colorée en rose-violacé (15 g de carbonate de sodium, quantité d’eau de Javel correspondant à 5 g de chlore actif, 0,01 g de permanganate de potassium pour 1 litre de solution),11 toujours à des fins d’antisepsie.

Quelle est la composition de l’eau de Javel ?

L’eau de Javel domestique contient, nous disent certains auteurs, de 3 à 8 % d’hypochlorite de sodium (NaOCl).12

Pour l’Académie de médecine, il s’agit d’une solution basique, dont le pH varie en fonction de la concentration (pH = 11,5 pour l’eau de Javel à 2,6 % de chlore actif ; pH = 12,5 pour l’eau de Javel concentrée à 9,6 % de chlore actif).8

Qu’est-ce qu’un bain d’eau de Javel ?

En cas de surinfection de la peau du sujet atopique, le traitement proposé est celui qui correspond à un bain de Javel diluée, de 5 à 10 minutes, 2 à 3 fois par semaine. L’exposition à une solution d’hypochlorite de sodium à 1 % pouvant provoquer une urticaire de contact immédiate, la dilution recommandée est de 0,005 % (soit 125 ml de Javel domestique à 6 % dans une baignoire standard de 150 litres remplie d’eau).13,14 Si cette dose de 50 ppm est la mieux représentée dans la littérature scientifique, on évoque également des concentrations un peu plus élevées soit 90 ppm (0,009 % ; équivalent à 120 ml de Javel dans une demi-baignoire d’eau)15 ou plus faibles (entre 16 et 20 ppm),16 l’idée étant de mettre au point une solution de Dakin diluée (la solution de Dakin étant dosée en chlore actif à 0,5%).17,18 L’eau de Javel Clorox est citée par un certain nombre d’auteurs.19,20

Quelle est l’efficacité de ce bain javellisé ?

Un certain nombre d’auteurs font état d’un effet désinfectant de cette solution diluée, vis-à-vis en particulier du Staphylocoque doré, une bactérie qui profite de la désorganisation du microbiome cutané pour s’installer sur la peau et y former un biofilm.21 Or ceci n’est pas possible, puisque pour observer un effet antibactérien il faudrait se situer à une concentration de 0,03 % en eau de Javel.22 Donc, malgré cette image de bain antiseptique, ce bain (réalisé deux fois par semaine pendant 4 semaines) ne l’est pas et n’est pas efficace23 ou comme le disent certains auteurs pas plus efficace qu’un bain à l’eaupure !24-26 C’est dire si la solution semble peu adaptée, lorsque l’on sait à quel point la peau du patient atopique n’aime pas l’eau, ce qui amène à réaliser des bains de courtes durées additionnés d’émollients (pendant ou après le bain).27 En outre, l’étude des dossiers des patients atteints de dermatite atopique ne témoigne pas d’une réduction de la consommation d’antibiotiques et ce quel que soit de bain réalisé (avec ajout d’eau de Javel, d’acide acétique ou de vitamine C).28

Les études à disposition pèchent en matière de qualité, avec, entre autres, le fait que les bains sont suivis de l’utilisation d’émollients, ce qui ne permet pas de se faire une idée juste de l’impact du seul bain d’hypochlorite sur la peau.29

Et pour ceux qui ne possèderaient pas de baignoires ?

Il est possible de porter pendant 10 minutes un pyjama ou un vêtement (de couleur blanche !) ayant été trempé dans une solution diluée d’eau de Javel, obtenue de la manière suivante : une cuillère à café (environ 5 ml) d’eau de Javel à 5 % ajoutée à un seau d’environ 15 litres d’eau tiède.30

Et pourquoi pas un gel douche à l’eau de Javel ?

Et bien cela existe… Oui, ils l’ont inventé ! Partant du fait que diluer de l’eau de Javel dans une baignoire n’est ni très sûr, ni très pratique, ni très économique, ni très écologique (quelle consommation d’eau !) un laboratoire de Dallas a mis au point le premier gel douche contenant de l’hypochlorite de sodium. Les travaux financés par la marque témoignent de l’intérêt de ce produit douche, puisqu’il réduit les facteurs de gravité de la dermatite atopique au bout de 4 semaines.31 Pour notre part, nous nous étonnons de la formule de ce produit (Aqua, Sodium Laureth Sulfate, Cocamide MEA, Cocamidopropyl Betaine, Sodium Hypochlorite, Disodium EDTA),32 qui associe dérivés aminés et chlorés ! Pas vraiment la bonne idée !

Et un regard critique sur cette pratique !

Certaines études n’aboutissent pas à la conclusion d’un bénéfice particulier lié à cette pratique. Différents effets indésirables sont signalés : l’exposition à la Javel peut entraîner des phénomènes d’intolérance cutanée ou oculaire, selon la zone concernée. Les vapeurs susceptibles d’être libérées peuvent également être à l’origine de phénomènes à type d’asthme. D’un point de vue pratique, certains auteurs font remarquer que ce type de bain peut entraîner la décoloration des serviettes et du linge mis au contact.22

On peut s’interroger sur l’innocuité lié au détournement d’un produit ménager dont la qualité n’est pas faite pour un usage cutané.

On peut s’interroger aussi sur la nature des molécules qui peuvent se former en cas d’utilisation concomitante d’un produit cosmétique d’hygiène.

Bain de javel et atopie, en bref

Il semble bien que les Américains aiment particulièrement l’eau de Javel et ses propriétés désinfectantes ; la période du COVID nous l’a particulièrement démontré,34 avec certaines idées loufoques correspondant à des injections ou des breuvages à base d’eau de Javel (une étude de 2023 semble montrer que la consommation d’eau de Javel par voie orale est restée à l’état de fanfaronnade de pilier de bar).35 L’eau de Javel est désinfectante… certes. De là à lui donner le statut de médicament, il y a des limites, tant ce produit est délicat à manier du fait de sa versatilité.

Pour prendre soin du sujet atopique d’un point de vue cosmétique, on conseillera plutôt un bain, de courte durée avec une huile nettoyante (une vraie !), suivi d’une étape de crémage !

Sinon, on peut aussi tenter de faire un bain de pastis,36 mais là, pour le coup, on n’a pas trouvé une seule publication sur le sujet !

Bibliographie

1 Huang JT, Abrams M, Tlougan B, Rademaker A, Paller AS. Treatment of Staphylococcus aureus colonization in atopic dermatitis decreases disease severity. Pediatrics. 2009 May;123(5):e808-14

2 Sharma N, Dhar S, De A, Godse K, Shankar DSK, Zawar V, Girdhar M, Shah B. Use of Bleach Baths for Atopic Dermatitis: An Indian Perspective. Indian J Dermatol. 2022 May-Jun;67(3):273-278

3 Stein Gold LF, Eichenfield LF. Nonpharmacologic strategies and topical agents for treating atopic dermatitis: an update. Semin Cutan Med Surg. 2017 Mar;36(2 Suppl 2):S42-S44

4 AAAAI/ACAAI JTF Atopic Dermatitis Guideline Panel; Chu DK, Schneider L, Asiniwasis RN, Boguniewicz M, De Benedetto A, Ellison K, Frazier WT, Greenhawt M, Huynh J, Kim E, LeBovidge J, Lind ML, Lio P, Martin SA, O’Brien M, Ong PY, Silverberg JI, Spergel JM, Wang J, Wheeler KE, Guyatt GH; Patient Groups: Global Parents for Eczema Research; Capozza K; National Eczema Association; Begolka WS; Evidence in Allergy Group; Chu AWL, Zhao IX, Chen L, Oykhman P, Bakaa L; AAAAI/ACAAI Joint Task Force on Practice Parameters; Golden D, Shaker M, Bernstein JA, Greenhawt M, Horner CC, Lieberman J, Stukus D, Rank MA, Wang J, Ellis A, Abrams E, Ledford D, Chu DK. Atopic dermatitis (eczema) guidelines: 2023 American Academy of Allergy, Asthma and Immunology/American College of Allergy, Asthma and Immunology Joint Task Force on Practice Parameters GRADE- and Institute of Medicine-based recommendations. Ann Allergy Asthma Immunol. 2024 Mar;132(3):274-312

5 Sodha D, Patel A, Lio P. Updates from the AAD and AAAAI Guidelines for Managing Atopic Dermatitis. J Clin Aesthet Dermatol. 2025 Sep;18(9):58-64

6 Pennal A, Campione EA, King A, Weinstein M. Atopic Dermatitis Part 2: Management. Pediatr Rev. 2025 Aug 1;46(8):425-436

7 Tappel AC, Cresce N, Zlotoff B. What’s the story? An analysis of children’s books about atopic dermatitis. Pediatr Dermatol. 2018 Sep;35(5):607-610

8 https://www.academie-medecine.fr/le-dictionnaire/index.php?q=eau%20de%20javel

9 https://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1933_num_21_82_10012

10 https://www.persee.fr/doc/pharm_0995-838x_1929_num_17_63_10601

11 Dorvault F., L’Officine, Vigot, 23e édition, Paris, 1995, 2089 pages

12 Benzoni T, Hatcher JD. Bleach Toxicity(Archived). 2023 Jun 26. In: StatPearls [Internet]. Treasure Island (FL): StatPearls Publishing; 2025 Jan

13 Maarouf M, Shi VY. Bleach for Atopic Dermatitis. Dermatitis. 2018 May/Jun;29(3):120-126

14 Bakaa L, Pernica JM, Couban RJ, Tackett KJ, Burkhart CN, Leins L, Smart J, Garcia-Romero MT, Elizalde-Jiménez IG, Herd M, Asiniwasis RN, Boguniewicz M, De Benedetto A, Chen L, Ellison K, Frazier W, Greenhawt M, Huynh J, LeBovidge J, Lind ML, Lio P, O’Brien M, Ong PY, Silverberg JI, Spergel JM, Wang J, Begolka WS, Schneider L, Chu DK. Bleach baths for atopic dermatitis: A systematic review and meta-analysis including unpublished data, Bayesian interpretation, and GRADE. Ann Allergy Asthma Immunol. 2022 Jun;128(6):660-668.e9

15 Lee M, Van Bever H. The role of antiseptic agents in atopic dermatitis. Asia Pac Allergy. 2014 Oct;4(4):230-40

16 Khadka VD, Key FM, Romo-González C, Martínez-Gayosso A, Campos-Cabrera BL, Gerónimo-Gallegos A, Lynn TC, Durán-McKinster C, Coria-Jiménez R, Lieberman TD, García-Romero MT. The Skin Microbiome of Patients With Atopic Dermatitis Normalizes Gradually During Treatment. Front Cell Infect Microbiol. 2021 Sep 24;11:720674

17 https://www.vidal.fr/medicaments/gammes/dakin-cooper-stabilise-26565.html

18 Barnes TM, Greive KA. Use of bleach baths for the treatment of infected atopic eczema. Australas J Dermatol. 2013 Nov;54(4):251-8

19 Narla S, Silverberg JI. Dermatology for the internist: optimal diagnosis and management of atopic dermatitis. Ann Med. 2021 Dec;53(1):2165-2177

20 https://www.clorox.ca/fr/trucs-et-astuces/renseignements-base-sur-lessive/bleach-facts/

21 Hulme J. Staphylococcus Infection: Relapsing Atopic Dermatitis and Microbial Restoration. Antibiotics (Basel). 2023 Jan 20;12(2):222

22 Sawada Y, Tong Y, Barangi M, Hata T, Williams MR, Nakatsuji T, Gallo RL. Dilute bleach baths used for treatment of atopic dermatitis are not antimicrobial in vitro. J Allergy Clin Immunol. 2019 May;143(5):1946-1948

23 George SM, Karanovic S, Harrison DA, Rani A, Birnie AJ, Bath-Hextall FJ, Ravenscroft JC, Williams HC. Interventions to reduce Staphylococcus aureus in the management of eczema. Cochrane Database Syst Rev. 2019 Oct 29;2019(10):CD003871

24 Kim J, Kim BE, Ahn K, Leung DYM. Interactions Between Atopic Dermatitis and Staphylococcus aureus Infection: Clinical Implications. Allergy Asthma Immunol Res. 2019 Sep;11(5):593-603

25 Hon KL, Tsang YC, Lee VW, Pong NH, Ha G, Lee ST, Chow CM, Leung TF. Efficacy of sodium hypochlorite (bleach) baths to reduce Staphylococcus aureus colonization in childhood onset moderate-to-severe eczema: A randomized, placebo-controlled cross-over trial. J Dermatolog Treat. 2016;27(2):156-62

26 Wernham AGH, Veitch D, Grindlay DJC, Rogers NK, Harman KE. What’s new in atopic eczema? An analysis of systematic reviews published in 2017. Part 1: treatment and prevention. Clin Exp Dermatol. 2019 Dec;44(8):861-867

27 Allan GM, Craig R, Korownyk CS. Atopic dermatitis and bathing. Can Fam Physician. 2021 Oct;67(10):758

28 Asch S, Vork DL, Joseph J, Major-Elechi B, Tollefson MM. Comparison of bleach, acetic acid, and other topical anti-infective treatments in pediatric atopic dermatitis: A retrospective cohort study on antibiotic exposure. Pediatr Dermatol. 2019 Jan;36(1):115-120

29 Tasker F, Brown A, Grindlay DJC, Rogers NK, Harman KE. What’s new in atopic eczema? An analysis of systematic reviews published in 2018. Part 1: prevention and topical therapies. Clin Exp Dermatol. 2020 Dec;45(8):974-979

30 Shah MK, Barve A, Vasani R, Jadhav R, Sheth P, Parikh D. Bleach suit for atopic dermatitis. Pediatr Dermatol. 2024 Jul-Aug;41(4):726-727

31 Ryan C, Shaw RE, Cockerell CJ, Hand S, Ghali FE. Novel sodium hypochlorite cleanser shows clinical response and excellent acceptability in the treatment of atopic dermatitis. Pediatr Dermatol. 2013 May-Jun;30(3):308-15

32 https://www.clnwash.com/products/bodywash

33 Chopra R, Vakharia PP, Sacotte R, Silverberg JI. Efficacy of bleach baths in reducing severity of atopic dermatitis: A systematic review and meta-analysis. Ann Allergy Asthma Immunol. 2017 Nov;119(5):435-440

34 Patel P, Sanghvi S, Malik K, Khachemoune A. Back to the basics: Diluted bleach for COVID-19. J Am Acad Dermatol. 2020 Jul;83(1):279-280

35 Litman L, Rosen Z, Hartman R, Rosenzweig C, Weinberger-Litman SL, Moss AJ, Robinson J. Did people really drink bleach to prevent COVID-19? A guide for protecting survey data against problematic respondents. PLoS One. 2023 Jul 5;18(7):e0287837

36 https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/on-ne-pouvait-pas-le-rater/apres-l-eau-de-javel-et-la-vodka-philippe-de-villiers-assure-que-le-pastis-aide-contre-le-covid-19-8587416