Nos regards
Ah si Henriette d’Angleterre ne s’était pas baignée !

> 26 août 2018

Ah si Henriette d’Angleterre ne s’était pas baignée ! Tout commence plutôt fraîchement entre Louis XIV et Henriette d’Angleterre. Lorsque l’on évoque un mariage possible entre eux, Louis invoque son « aversion », sans pouvoir en préciser la raison exacte. C’est étonnant, car Henriette a le don de plaire. « Les charmes étaient répandus en toute sa personne. » Lors du mariage de Monsieur avec Henriette, le roi Louis XIV dit à son frère : « Mon frère, vous allez épouser tous les os des saints innocents. » (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/la-grande-mademoiselle-ou-les-coulisses-de-la-cour-de-louis-xiv-183/)... Ces os lui seront bientôt très chers et Louis constatera qu’il a été bien « injuste en ne la trouvant pas la plus belle personne du monde. »

Qu’importe, l’un et l’autre vont papillonner à droite et à gauche. Madame de La Fayette nous conte dans ces mémoires (Histoire de Madame Henriette d’Angleterre, Mercure de France, 296 pages) toutes les frasques des uns et des autres... Louis XIV est souvent appelé à la rescousse pour démêler les intrigues qui se nouent au sein de sa cour. On n’aurait pas vraiment aimé être à sa place…

Madame de La Fayette n’en perd pas une miette. Elle suit avec délectation l’idylle qui se noue entre le comte de Guiche et Madame. Elle se glisse dans la chambre d’Henriette et y découvre le comte dans un drôle d’appareil. « Elle faisait entrer le comte de Guiche quelquefois en plein jour, déguisé en femme qui dit la bonne aventure, et il la disait même aux femmes de Madame, qui le voyaient tous les jours et qui ne le reconnaissaient pas [...] ».

Lors d’un bal masqué organisé par Madame de Vieuville, chaque femme masquée est mise en couple avec un homme masqué. Le hasard fait bien les choses, qui glisse la main d’Henriette dans celle de Guiche. L’une est trahie par son parfum... l’autre par sa main. « Jugez quelle fut sa surprise quand elle trouva la main estropiée du comte de Guiche, qui reconnut aussi les sachets dont les coiffes de Madame étaient parfumées. »

Madame de La Fayette atteint l’apogée de son art lorsqu’elle nous décrit l’agonie d’Henriette. On s’y croirait ! Tout commence par un mal de côté et une douleur à l’estomac ressenti le vendredi 27 juin. Madame qui adore se baigner ne peut résister à un bain dans la rivière et ce d’autant plus qu’il fait extrêmement chaud en ce mois de juin 1670. Son médecin, M. Yvelin, n’a pu lui faire entendre raison. Le samedi, elle se trouve si mal qu’elle ne se baigne pas. La nuit se passe au mieux. Le dimanche matin, c’est Monsieur qui prend son bain (on apprend ainsi que, contrairement à son frère, Monsieur n’a pas recours à une toilette sèche). On va à la messe. Après le déjeuner, Henriette s’assoupit. A son réveil, la mort est inscrite sur ses traits. C’est le verre de chicorée apporté par Madame Gamaches (il y en a également un de prévu pour Madame de La Fayette) qui déclenche douleur et rumeur d’empoisonnement. Entre en scène un deuxième médecin, Monsieur Esprit qui en manque pourtant furieusement ; il ne pense seulement pas à prendre le pouls de sa patiente. On essaye, pêle-mêle de l’huile, du contre poison, de la poudre de vipère, différentes drogues « peut-être plus propres à lui faire du mal qu’à la soulager », des saignées, un lavement au séné. Un troisième médecin, Monsieur Brayer, appelé au chevet d’Henriette, s’avère tout aussi impuissant que ses confrères. La malade est lucide sur son état, contrairement aux médecins qui avaient perdu la tramontane (traduire de façon moderne par « perdu le nord »), selon l’expression même de Louis XIV, arrivé au chevet de sa belle-sœur. Les médecins se concertent et répètent à l’envi qu’ils « répondent » de leur patiente. Pourtant, au bout de 9 heures d’agonie, Henriette, qui s’est préparée à la mort en recevant les sacrements, rend son âme à Dieu...

Bossuet, présent lors de l’agonie, dénie la notion d’empoisonnement en indiquant que Monsieur et une dame d’atours ont bu le reste de la chicorée incriminée (Floquet A., Lettre inédite de Bossuet sur la mort d'Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans (juillet 1670), Bibliothèque de l'École des chartes, 1845, 6, Pages 174-178).

Si le bain constitue l’un des facteurs déclenchants de cette terrible agonie, Madame de La Fayette n’en fait pas le procès. C’est bien celui du corps médical qui est réalisé sous nos yeux... De longs colloques, des médecins qui se tiennent à bonne distance du lit du patient, des médicaments qui n’apaisent pas le malade bien au contraire… Madame de La Fayette se prend pour Jean-Baptiste Poquelin et nous montre à quel point il est préférable d’avoir une excellente constitution au XVIIe siècle.

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour ce nouveau collage… et voilà le lecteur spectateur de l'agonie de la pauvre Henriette… un de plus !






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