24 heures de la vie de San Antonio !
24 heures… C’est le temps dont dispose San Antonio pour sauver la tête d’un homme voué à la décapitation ! Un temps record, qui ne laisse place à aucun acte d’hygiène (« Si j’avais le temps, je passerais à la baraque pour le bain qui s’impose et j’en profiterais pour revêtir d’autres atours. ») ni à aucune aventure galante.1 Un commissaire focus qui n’a qu’une idée : venir en aide à un innocent, qui va passer sous la « tondeuse », si personne ne fait rien. Durant 24 heures, nous suivons donc notre héros pas à pas, recueillant chacune de ses émotions, de ses sensations. Tout part d’une erreur professionnelle, d’un doux parfum féminin et tout s’enclenche rigoureusement comme dans le mécanisme d’une montre Suisse ! Du grand art !
Vouloir faire parler un muet, c’est bête !
Même les meilleurs font parfois des erreurs ; c’est le cas dans cet opus où l’on découvre un San Antonio harassé après une journée de travail. Il a tenté de faire parler un homme (par tous les moyens…) alors que celui-ci était muet. Douloureuse constatation pour le commissaire !
Parmi les moyens utilisés pour que l’homme se mette à table, San Antonio a utilisé toutes sortes de tortures physiques possibles et s’apprêtait à tenter son va-tout, lorsque l’homme réussit à attraper un papier sur un bureau et à préciser la nature de son handicap. « J’allais sortir mon arme secrète, celle qu’on emploie que dans les cas désespérés, c’est-à-dire lire à haute voix tous les articles que M. François Mauriac a rédigés depuis sa sortie de maternelle jusqu’à sa sortie du Figaro […] ». Mais inutile, le torturé est muet… il ne pourra donc rien avouer aujourd’hui. Ni plus tard d’ailleurs !
Vouloir passer une soirée agréable avec une fille pas muette du tout, c’est loin d’être bête !
San Antonio a rendez-vous avec l’une de ses conquêtes. Malheureusement, il va être happé dès sa sortie du travail par une inconnue qui lui demande de mener une enquête express !
San Antonio doit donc dire adieu à son gentil rendez-vous ! Cette jeune fille « s’est lavé les chailles avec Colgate, les tifs avec Dop et le reste à l’eau parfumée. »
Vouloir sauver un condamné en seulement 24 heures, c’est fort !
En sortant de cette journée de turbin ignoble, San Antonio se fait aborder par une charmante créature de 26 ans, à la chevelure d’un blond vénitien et à la « peau ambrée ». La jeune femme en question (Geneviève Coras) veut à tout prix sauver Gilbert Messonier, l’homme qui est considéré comme l’assassin de son mari (Denis Coras) et de son beau-père réunis.
La charmante jeune femme est très chic et bien parfumée… « Elle sent vachement bon : lilas et fraise sauvage, un parfum de chez Larenifle, rue du Saint-Honoré-à-la-crème. » Ce parfum obstiné s’attache à tout son corps, mais également – et d’autant plus – à sa chevelure (« Le parfum de sa chevelure se fait plus obsédant. »), ce qui fait que chacun de ses mouvements est « odoriférant » à plaisir ! Sans oublier, une haleine grisante (« son souffle parfumé me grise »).
Une charmante jeune femme, qui raconte à San Antonio que Gilbert Messonier est son amant, qu’ils étaient ensemble au moment du meurtre, le tout sur un ton moelleux, aux « inflexions savonnées ». Comment résister à ce charme ? Comment ne pas glisser sur cette pente savonneuse ?
Vouloir tout comprendre en regardant dans le sac de Geneviève, c’est malin
Dans ce sac, il y a des clés, « un poudrier d’or, un tube de rouge » et… des petits sachets blancs… Visiblement, Geneviève se drogue. Et ceci n’est pas un détail, car toute la clé de l’intrigue se niche dans cette poudre blanche !
Vouloir tout comprendre en sondant la boîte à gants de la voiture de Geneviève, c’est rusé
Dans la boîte à gants, « un vieux poudrier de secours, un tube de rouge labial dans les tons cyclamen (pour les parties de campagne je suppose) », « un crayon à bille sans encre, un crayon à zyeux sans yeux, une savonnette à la glycérine (la marque Nitro, celle de l’élite ») … Rien à signaler de particulier, en somme ! L’enquête est au point mort !
Vouloir faire pousser des cheveux sur le crâne du boss, c’est franchement audacieux
Convaincre le boss qu’une enquête s’impose relève de l’impossible… tant l’affaire est éloignée d’une affaire d’espionnage. Le « chevelu-à-Rebours » se fiche totalement de Denis Coras et de sa future coupe de cheveux !
Vouloir que BB soit aussi sexy que BB, c’est de la folie !
Benoît (tiens on apprend son prénom) Bérurier est sale… tout le monde le sait. Il dégage des odeurs peu sympathiques. « C’est l’homme qui ne dit rien, qu’on sent ! » Frédéric Dard le désigne ici sous ses initiales BB. Rien à voir, évidemment, avec la divine Brigitte Bardot !
Vouloir que BB soit aussi bien maquillé que BB, c’est impossible !
Dans cet opus, un crime a été commis chez un acteur répondant au nom étonnant de Vermi-Fugelune, du nom d’un célèbre vermifuge de l’époque. Un acteur précieux, qui « se fait friser les poils sous les bras » et qui a prêté temporairement son logement à Gilbert Messonier, qui peut y pratiquer son petit commerce de drogue en toute quiétude !
Le corps a été caché dans la citerne de fuel. L’individu en question, le mort, le pourvoyeur de drogue de Gilbert, qui a eu une altercation avec celui-ci, a été envoyé ad patres plus vite que prévu !
Bérurier a tout de suite flairé le problème. Pourquoi y a-t-il un tas de charbon dans une maison chauffée au fuel ? Un tas de charbon que Bérurier déplace frénétiquement, à la recherche d’un cadavre. « Son maquillage noir ruisselle sur sa face généreuse ». Pas vraiment le genre de maquillage affectionné par Brigitte Bardot !
Et pour désigner un œil qui ne reste pas dans sa poche
San Antonio aime à couler des regards équivoques sur l’anatomie de certaines dames. Il nous précise que son « œil vaseliné » se glisse partout.
Il s’étonne (la vie est belle pour le commissaire San Antonio) de ce que certains sentent la nécessité de voyager pour voir du pays : « Et d’autres qui vont se faire bronzer le skating à mouches chez Nasser uniquement parce qu’on leur a causé des pyramides ! ».
Et pour désigner une langue qui ne dit pas la vérité
San Antonio nous parle d’une « menteuse ». Geneviève Coras n’a pas l’air de dire toute la vérité en ce qui concerne le meurtre de son mari. Pour libérer cette langue récalcitrante, San Antonio se demande s’il ne va pas « lui cloquer de l’huile paraffinée » dessus afin de faciliter les confidences.
Et pour remplacer l’expression « va te faire voir » !
Frédéric Dard utilise ici l’expression : « va-te-faire-traduire-tes-tatouages-en-ar-ménien-moderne » !
Et pour qualifier une grimace
Une patronne de bistrot interrogée par San Antonio fait la grimace, car les questions qui lui sont posées lui semblent incongrues. Sa grimace « ressemble à une publicité pour les laxatifs ».
Et pour repérer un policier
Certains cafetiers ont un flair infaillible, sachant repérer un policier à 10 km à la ronde. Li Ju-mo, par exemple, sent les « poulets » de loin… Ce qui entraine une réaction immédiate d’un San Antonio un tantinet susceptible : « T’as essayé Purodor ? »
Et pour ironiser sur un garçon efféminé
Ce « blond pédé » est désigné comme étant une « crème de beauté » !
Et pour nous faire comprendre que la vie du condamné à mort ne tient plus qu’à un fil
Frédéric Dard utilise une jolie expression cosmétique : « Il a déjà un nougat dans le sépulcre et un autre dans un pot de brillantine Roja. »
Et des lecteurs un peu bousculés
Frédéric Dard adore bousculer ses lecteurs, qui sont traités ici de « bande de lanturlus » ! Des lecteurs qui auraient, selon ses dires, « du duvet de canard à la place du cerveau » ! Atchoum ! Des lecteurs qui sont traités, bien gentiment, de « bande de navetons » !
Et une petite pub pour Monsavon en passant
San Antonio, qui véhicule Geneviève Coras, met la radio pour complaire à la dame. « Je déhote de ma tire après avoir branché la radio de manière qu’elle ait son taf de publicité Monsavon pendant mon absence. »
Tout le plaisir est pour moi, en bref
C’est maître Alban Désacusaix, l’amant de Geneviève (le vrai) qui a tué les parents de celle-ci et qui a décidé de faire porter le chapeau à Gilbert, le pourvoyeur de drogue de sa maîtresse. Il faut dire que celui-ci n’était pas blanc de blanc, puisqu’il avait lui-même tué le type qui lui fournissait la drogue ! Mais revenons à notre avocat véreux… Celui-ci, un peu fauché, a voulu faire chanter le mari de Geneviève. Comme celui-ci se rebiffait, le meurtre s’est perpétré ! Et dire que San Antonio s’est démené comme un fou, s’est fâché avec sa hiérarchie, a loupé un rendez-vous galant pour sauver… un coupable ! C’est le plus fort de tout. Après ça, c’est certain, il a bien mérité un bain XXL avec mousse et tout et tout ! Un bain d’au moins 24 heures !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Dard F., Tout le plaisir est pour moi in San-Antonio Tome 4, Bouquins La collection, 1233 pages, 2022

