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Le BHT, un antioxydant sûr d’emploi

> 22 janvier 2020

Le BHT, un antioxydant sûr d’emploi

Le BHT, acronyme pour ButylHydroxyToluène est un ingrédient utilisé dans de très nombreux domaines. Il permet aussi bien de préserver la qualité des aliments, que d’assurer l’amélioration de la conservation des échantillons de sperme de différentes espèces animales1,2,3 et humain. Dans ce cas des propriétés antivirales sont exploitées, en plus de l’effet antioxydant classiquement reconnu.4 On le retrouvera également aussi bien dans un plat préparé que dans une crème hydratante, un stick labial5 ou un préservatif.6 Le Cosmetic Ingredient Review (CIR) vient de conclure, une nouvelle fois, à son caractère sûr d’emploi.7 Au centre de polémiques, cet antioxydant, très malmené par les applications, méritait bien que l’on se penche sur son cas.

Le BHT, qu’est-ce que c’est ?

Le BHT ou butylhydroxytoluène est une molécule obtenue par synthèse, que l’on ne retrouve pas dans la nature. Il résulte de la réaction entre le p-crésol et l’isobutylène. Ce dérivé phénolique renferme un hydrogène labile qui peut être cédé à tout corps gras oxydable. En réduisant l’acide gras oxydable, le BHT est lui-même oxydé ; l'ion phénolique résultant est stabilisé via le phénomène de résonance inhérente au cycle benzénique.8 Cet agent antioxydant possède une efficacité comparable à celle de la vitamine C.9

Le BHT, un ingrédient connu depuis le milieu du XXe siècle

Breveté initialement en 1947 pour des applications dans l’industrie du caoutchouc, le BHT voit rapidement ses applications se multiplier, suite au constat de son effet conservateur des graisses animales. S’appuyant sur un certain nombre d’études réalisées sur animaux, les fabricants de BHT obtiennent alors de la FDA, en 1954, la classification de cet additif dans la catégorie des ingrédients « généralement reconnus comme sûrs » (GRAS).10 A l’heure actuelle, il est encore largement utilisé, tant dans le domaine cosmétique que pharmaceutique. Il est également retrouvé dans la composition des scellants dentaires, ces films plastiques qui permettent de sceller les sillons dentaires des enfants présentant un risque carieux élevé.11

Le BHT, un ingrédient sûr d’emploi ?

Depuis sa mise sur le marché, le BHT a fait l’objet d’environ 15 000 publications, ce qui montre à quel point ses différentes facettes ont été étudiées. Selon les études menées chez l’animal, il est présenté comme un agent promoteur de la carcinogenèse (en particulier hépatique) ou au contraire inhibiteur de la carcinogenèse induite par certaines molécules.12 Chez des rats, une supplémentation de l’alimentation par du BHT joue un rôle hépato-protecteur vis-à-vis des effets délétères occasionnés par le tétrachlorure de carbone13 ou par l’aflatoxine A1.14 Une étude réalisée aux Pays-Bas à partir d’un échantillon de 120 852 individus âgés de 55 à 69 ans n’établit pas de lien entre la consommation d’aliments renfermant ce type de conservateur et un risque accru de cancer de l’estomac.15 Un effet protecteur du BHT utilisé par voie orale vis-à-vis de la photocarcinogenèse a été évoquée il y a quelques années,16,17,18 puis cette notion est tombée dans l’oubli.

Le BHT, un ingrédient allergisant ?

Concernant l’effet allergisant du BHT, tant par voie orale que par voie cutanée, on constate que le nombre de cas déclarés est faible au regard de la large utilisation de cet additif, celui-ci pouvant être retrouvé aussi bien dans les aliments que dans les cosmétiques, les médicaments ou des articles de la vie courante. On retrouve un certain nombre de cas cliniques dans la littérature en particulier dans les années 1970–1980.

En 1973, Fisherman et Cohen publient le cas de sept patients souffrant d'asthme ou de rhinite présentant une intolérance au BHA (butylhydroxyanisol) et au BHT, sans donner plus de précision. En 1976, Roed-Petersen et Hjorth font état du cas de quatre patients développant des dermatites eczémateuses et présentant des patch-tests positifs pour le BHA et le BHT. L’éviction alimentaire de ces conservateurs antioxydants aboutissant à une rémission chez deux patients seulement, on en déduisit qu’ils n’étaient pas les seuls et uniques coupables dans 100 % des cas.19 Sur la période 1972–1978, sur un échantillon de 156 patients atteints d’urticaires récurrents, les BHA et BHT provoquent des réactions positives au patch-test dans 9,6 % des cas.20 En 1980, Osmundsen raconte l’histoire d’une jeune dactylo de 19 ans n’ayant pas de terrain atopique connu qui souffrait depuis 8 mois d’éruptions au niveau des mains, des poignets, des avant-bras, des oreilles et du cou ; la jeune fille avait tendance à incriminer les bijoux en sa possession ou bien les articles de bureau au contact desquels elle se trouvait quotidiennement. Afin de vérifier cette hypothèse, des dizaines de chemises, de films, de sacs en plastique ont été testés. On a pu constater lors des tests réalisés de nombreuses réactions à type d’urticaire avec des matières plastiques renfermant du BHT et/ou de l’oleylamide.21 En 1984, des Anglais montrent à quel point il est difficile de se faire une idée du caractère allergisant du BHT tant les résultats varient en fonction des échantillons (1 cas sur 112 sujets ; 0 cas sur 83 sujets).22 Depuis les années 1990 des allusions sont faites à des allergies produites par des gants chez des professionnels de santé. Le BHT n’arrive cependant pas en tête de liste des allergènes retrouvés dans ce type de produits.23 Depuis 2000, la littérature est silencieuse sur ce sujet !

Le BHT, un ingrédient polluant

En 2017, on a estimé la production de BHT à 7 178 tonnes par an, aux Etats-Unis et dans une fourchette allant de 10 000 à 100 000 tonnes par an pour les pays de l'Union Européenne. En raison de leur rejet dans les effluents des stations d'épuration (< 2510 ng / L), le BHT est détecté dans les mers, les rivières, les eaux des lacs, les sédiments et les organismes marins. Certains poissons comme le saumon de l’Atlantique (Salmo salar) concentrent le BHT au niveau de leur foie.24 C’est pour cette raison que l’Union Européenne a décidé, en 2015, d’inclure cet ingrédient dans la liste des substances devant être surveillée dans le milieu aquatique, au même titre, entre autres, qu’un filtre UVB bien connu, l’éthylhexylméthoxycinnamate (Décision d’exécution (UE) 2015/495 de la Commission du 20 mars 2015 établissant une liste de vigilance relative aux substances soumises à surveillance à l'échelle de l'Union dans le domaine de la politique de l'eau en vertu de la directive 2008/105/CE du Parlement européen et du Conseil), avant de faire volte-face, en 2018, jugeant, cette fois-ci, que les informations disponibles à son sujet étaient suffisantes (Décision d’éxécution (UE) 2018/840 de la Commission du 5 juin 2018 établissant une liste de vigilance relative aux substances soumises à surveillance à l'échelle de l'Union dans le domaine de la politique de l'eau en vertu de la directive 2008/105/CE du Parlement européen et du Conseil et abrogeant la décision d'exécution (UE) 2015/495 de la Commission).25 Une étude réalisée au Portugal, entre mai 2016 et février 2017, visant à quantifier la présence de différents polluants dans l’eau des rivières (rivières Ave et Sousa) n’a pas pu mettre en évidence la présence de BHT dans les différents prélèvements réalisés aux différentes saisons, contrairement à d’autres molécules comme le diclofénac (un principe actif anti-inflammatoire) ou l’éthylhexylméthoxycinnamate.26

Le BHT, un ingrédient non réglementé

En matière de dose d’emploi, il ne faudra pas compter sur la réglementation européenne pour être renseigné sur la quantité maximale à incorporer dans un produit cosmétique, dans la mesure où cet ingrédient ne figure dans aucune annexe du règlement (CE) N°1223/2009.27 On pourra, en revanche, se tourner vers la littérature scientifique qui nous indique que les doses de BHT retrouvées dans les cosmétiques ont tendance à diminuer au fil des années passant de 1 % maximum dans les années 1980 à 0,5 % maximum à partir de 1999 (fourchette de doses allant de 0,0002 % à 0,5 %).12 La dose d’emploi optimale pour protéger des cosmétiques renfermant des corps gras insaturés est comprise, semble-t-il, entre 0,01 et 0,10 % ; l’association avec un agent séquestrant, type EDTA, étant fortement recommandée.7

Le BHT, en résumé

Ce conservateur antioxydant qui se glisse aussi bien dans un déodorant,28 que dans une crème solaire29 ne doit absolument pas être diabolisé du fait des services rendus !

Bibliographie

1 Belén Jara, Osvaldo Merino, Raúl Sánchez, Jennie Risopatrón, Positive effect of butylated hydroxytoluene (BHT) on the quality of cryopreserved cat spermatozoa, Cryobiology, 89, 2019, Pages 76-81

2 A. Ijaz, A. Hussain, M. Aleem, M. S. Yousaf, H. Rehman, Butylatedhydroxytoluene inclusion in semen extender improves the post-thawed semen quality of Nili-Ravi buffalo (Bubalus bubalis), Theriogenology, 71, 8, 2009, Pages 1326-1329

3 F. Öğretmen, B. E. İnanan, Effect of butylated hydroxytoluene (BHT) on the cryopreservation of common carp (Cyprinus carpio) spermatozoa, Animal Reproduction Science, 151, 3–4, 2014, Pages 269-274

4 Merino O, Aguagüiña WE, Esponda P, Risopatrón J, Isachenko E, Isachenko V, Sánchez R., Protective effect of butylated hydroxytoluene on sperm function in human spermatozoa cryopreserved by vitrification technique, Andrologia., 2015, 47, 2, Pages 186-193

5 Patricia G. Engasser, Lip cosmetics, Dermatologic Clinics, 18, 4, 2000, Pages 641-649

6 Céline Burnier, Geneviève Massonnet, Pre-analytical considerations of condom traces: A review of composition, background, transfer and persistence, Forensic Science International, 302, 2019, Article 109861

7 https://www.cir-safety.org/sites/default/files/BHT.pdf

8 F. Iverson, Phenolic antioxidants: Health protection branch studies on butylated hydroxyanisole, Cancer Letters, 93, 1, 1995, Pages 49-54

9 Zhou Yunfeng, Li Lin, Sun Lan, Zhou Lidong, Xu Yang, In comparison with vitamin C and butylated hydroxytoluene, the antioxidant capacity of aqueous extracts from buds and flowers of Lonicera japonica Thunb., Journal of Traditional Chinese Medicine, 38, 3, 2018, Pages 373-379

10 H. Babich, Butylated hydroxytoluene (BHT): A review, Environmental Research, 29, 1, 1982, Pages 1-29

11 Wang W, Kannan P, Xue J, Kannan K, Synthetic phenolic antioxidants, including butylated hydroxytoluene (BHT), in resin-based dental sealants., Environ Res., 2016, 151, Pages 339-343

12 Yehye WA, Rahman NA, Ariffin A, Abd Hamid SB, Alhadi AA, Kadir FA, Yaeghoobi M, Understanding the chemistry behind the antioxidant activities of butylated hydroxytoluene (BHT): a review, Eur J Med Chem., 2015, 28, 101, Pages 295-312

13 Barsha Dassarma, Dilip K. Nandi, Somnath Gangopadhyay, Saptadip Samanta, Hepatoprotective effect of food preservatives (butylated hydroxyanisole, butylated hydroxytoluene) on carbon tetrachloride-induced hepatotoxicity in rat, Toxicology Reports, 5, 2018, Pages 31-37

14 Gary M. Williams, Michael J. Iatropoulos, Inhibition of the hepatocarcinogenicity of aflatoxin B1 in rats by low levels of the phenolic antioxidants butylated hydroxyanisole and butylated hydroxytoluene, Cancer Letters, 104, 1, 1996, Pages 49-53

15 A. A. M Botterweck, H Verhagen, R. A Goldbohm, J Kleinjans, P. A van den Brandt, Intake of butylated hydroxyanisole and butylated hydroxytoluene and stomach cancer risk: results from analyses in the Netherlands Cohort Study, Food and Chemical Toxicology, 38, 7, 2000, Pages 599-605

16 Black HS, Chan JT, Brown GE., Effects of dietary constituents on ultraviolet light-mediated carcinogenesis., Cancer Res., 1978, 38, 5, Pages 1384-1387

17 Black HS, Pro-oxidant and anti-oxidant mechanism(s) of BHT and beta-carotene in photocarcinogenesis, Front Biosci., 2002, 1, 7, Pages d1044-55

18 Black HS, Mathews-Roth MM, Protective role of butylated hydroxytoluene and certain carotenoids in photocarcinogenesis., Photochem Photobiol., 1991, 53, 5, Pages 707-716)

19 D. L. Goodman, J. T. McDonnel, H. S. Nelson, T. R. Vaughan, R. W. Weber, Chronic urticaria exacerbated by the antioxidant food preservatives, butylated hydroxyanisole (BHA) and butylated hydroxytoluene (BHT), Journal of Allergy and Clinical Immunology, 86, 4, Part 1, 1990, Pages 570-575

20 Juhlin L, Recurrent urticaria: clinical investigation of 330 patients., Br J Dermatol., 1981, 104, 4, Pages 369-381

21 Osmundsen PE, Contact urticaria from nickel and plastic additives (butylhydroxytoluene, oleylamide), Contact Dermatitis., 1980, 6, 7, Pages 452-454

22 White IR, Lovell CR, Cronin E, Antioxidants in cosmetics, Contact Dermatitis., 1984, 11, 5, Pages 265-267

23 Martha J. Maso, David J. Goldberg, Contact dermatoses from disposable glove use: A review, Journal of the American Academy of Dermatology, 23, 4, Part 1, 1990, Pages 733-737

24 Xuefang Liang, Yaqian Zhao, Wang Liu, Zhitong Li, Christopher J. Martyniuk, Butylatedhydroxytoluene induces hyperactivity and alters dopamine-related gene expression in larval zebrafish (Danio rerio), Environmental Pollution, 2019, Article 113624

25 https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:32018D0840&from=EN

26 Sousa JCG, Ribeiro AR, Barbosa MO, Ribeiro C, Tiritan ME, Pereira MFR, Silva AMT, Monitoring of the 17 EU Watch List contaminants of emerging concern in the Ave and the Sousa Rivers, Sci Total Environ., 2019, 1, 649, Pages 1083-1095

27 https://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/index.cfm?fuseaction=search.details_v2&id=32185

28 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/deodorant-tres-doux-a-l-althea-blanc-klorane-un-deodorant-aussi-doux-qu-il-l-annonce-117/

29 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/solaire-corine-de-farme-l-agent-double-de-la-photoprotection-254/

 

 

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