Nos regards
La beauté à l’origine de tous les maux ou la beauté selon Rousseau (Jean-Jacques, bien sûr ! Pas Le Douanier…)

> 16 septembre 2017

La beauté à l’origine de tous les maux ou la beauté selon Rousseau (Jean-Jacques, bien sûr ! Pas Le Douanier…) Le sauvage, c’est-à-dire l’Homme « tel qu’il a dû sortir des mains de la nature », est le modèle absolu pour Jean-Jacques Rousseau. Une vie animale lui assure un bonheur paisible… tout ira bien jusqu’à qu’il commence à poser un jugement de valeur sur les choses et les êtres qui l’entourent. Pour l’auteur des Confessions, Beauté et Propriété sont la source des malheurs de l’Homme « civilisé ».

Observons tout d’abord le sauvage (« le bon sauvage ») en chaussant les lunettes du philosophe qui alimenta, longtemps, la controverse et su, à merveille, se faire des ennemis. C’est « un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres ». Il est, pourtant, très agréable à contempler, car tout n’est que félicité autour de lui. « Je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas. » L’Homme vit nu et de ce fait se forge « un tempérament robuste et presque inaltérable ». L’organisation d’une société structurée sonne le glas de cette douce tranquillité. L’Homme sauvage devient alors « faible, craintif, rampant et sa manière de vivre molle et efféminée achève d’énerver à la fois sa force et son courage. »

Notre sauvage (Jean-Jacques Rousseau nous parle ici d’un homme) est heureux, car aucun sentiment de possession ne vient troubler son âme. N’ayant pas fait l’expérience de la notion de beauté, il s’accommodera aussi bien d’une femme laide que d’une belle. Celle-ci ou une autre… « Car comme son esprit n’a pu se former des idées abstraites de régularité et de proportion, son cœur n’est point non plus susceptible des sentiments d’admiration et d’amour qui, même sans qu’on s’en aperçoive, naissent de l’application de ces idées ; il écoute uniquement le tempérament qu’il a reçu de la nature, et non le goût qu’il n’a pu acquérir, et toute femme est bonne pour lui. »

Dès que son esprit se décille, les ennuis commencent ! Avec le progrès vinrent des « commodités », germes de dégénérescence pour les hommes. « […] et ce fut là le premier joug qu’ils s’imposèrent sans y songer, et la première source de maux qu’ils préparèrent à leurs descendants ; car outre qu’ils continuèrent ainsi à s’amollir le corps et l’esprit, ces commodités ayant par l’habitude perdu presque tout leur agrément, et étant en même temps dégénérées en de vrais besoins, la privation en devint beaucoup plus cruelle que la possession n’en était douce, et l’on était malheureux de les perdre, sans être heureux de les posséder. »

Des comparaisons sont effectuées et « on acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentiments de préférence. » La douce époque où tous les Hommes se valaient étant révolue, chacun choisit sa chacune (attention à ce que celle-ci ne soit pas convoitée par plusieurs !) ; passion et jalousie se déchainent… « Dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre », les nuages s’amoncelèrent…

Après avoir vanté les mérites du sauvage primitif, Jean-Jacques Rousseau s’autorise une entorse et trouve quelques qualités au sauvage (un sauvage qui aime se parer de plumes et de coquillages et se maquiller) en voie d’évolution. « Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature […] » La réalisation des peintures corporelles n'est pas condamnée tant qu’elle ne nécessite pas le recours à un tierce ! Encore que… « Etre et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège. » (Rousseau J-J., Discours sur l’origine et les fondements – de l’inégalité parmi les hommes, Librio, 2016, 125 pages)

Sans prononcer le terme de cosmétique, il paraît évident que Jean-Jacques Rousseau n’en est pas un fervent défenseur. Le bon sauvage, le plus primitif possible, ne cherche pas à être beau, ni même à le paraître. Il est bien loin de ces contingences et c’est cela qui lui assure le bonheur, selon les théories rousseauistes.

Dans une lettre adressée à Jean-Jacques Rousseau, Voltaire ironise : « On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. »

Pour notre part, nous ferions bien un pied de nez à Jean-Jacques en lui disant que la lecture de son essai nous donne une furieuse envie d’user de cosmétiques et que paraître beau est sûrement aussi important (peut-être plus) qu’être beau !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui, une fois encore, illustre magnifiquement ce Regard !






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